21-01-2006
Complicité et amour au féminin à la Renaissance
Extrait d'un entretien avec Marie-Jo Bonnet, la spécialiste française de l'histoire des relations entre femmes.
"À partir du XVIe siècle, et sur l'exemple de Sappho,
on voit donc apparaître des figures qui vont transgresser le modèle
patriarcal et essayer de vivre une véritable pratique amoureuse entre
femmes ?
M.-J. B. - Oui, et ce qui est très intéressant, c'est de
découvrir le lesbianisme dans deux classes sociales, très
éloignées l'une de l'autre. La première est l'aristocratie,
où règne une liberté assez grande, beaucoup plus grande
qu'aux xviie et xviiie siècles ; Brantôme, avec ses Vies des
Dames Galantes, est le principal observateur de ce phénomène.
Il raconte énormément d'anecdotes sur les « dames qui
font l'amour et leurs maris cocus ». Mais Brantôme, en dépit
de toutes ses informations, conclut son livre en affirmant que les femmes
ne se servent de ces plaisirs que comme amuse-gueule, car rien ne vaut le
plaisir donné par l'homme. Dans l'aristocratie, bien sûr, toutes
les femmes devaient se marier et faire des enfants pour transmettre le patrimoine,
ce qui ne les empêchaient pas d'être relativement libres dans
un cadre de privilège aristocratique.
La seconde, et c'est la découverte la plus intéressante,
est la classe paysanne. Des femmes s'y sont mariées entre elles.
Deux informateurs rapportent ces faits. D'une part Montaigne, dans son Voyage
en Italie, qui raconte que sept ou huit filles ont été pendues
parce qu'elle s'habillent en homme et préférent vivre leur
vie de par le monde plutôt que de se remettre en état de fille.
C'est dans Montaigne, que tout le monde a lu ! C'est dire à quel
point les historiens ne trouvent que ce qu'ils cherchent. Montaigne raconte
qu'une de ces filles, qui s'appelait Marie et gagnait sa vie au métier
de tisserand, avait rencontré une femme et l'avait épousée,
habillée en homme. Dénoncée, elle a été
arrêtée, jugée et pendue. Sa compagne n'a pas été
inquiétée ; elle n'avait pas d'importance puisque femme, elle
ne transgressait pas son rôle. Qu'elle ait consenti à ce mariage
en connaissance de cause n'a pas été retenu contre elle. Au
xvie siècle, en même temps que l'humanisme, il se met en place
une hiérarchisation des sexes. Cette hiérachie existe encore
aujourdhui dans les mentalités, malgré les principes démocratiques.
- Trouve-t-on des paroles féminines au XVIe siècle ?
M.-J. B. - Oui. Louise Labé et son amie Clémence de Bourges. J'ai également trouvé un poème de Pontus de Tyard appelé Élégie d'une dame énamourée d'une autre dame. Ce poème, de trois ou quatre pages, mériterait une analyse fouillée. Mais c'est au xviie siècle que l'on trouve les premiers vrais écrits."
Retrouvez l'intégralité de l'entretien en cliquant ICI.
L'homosexualité féminine illégale...
Jean Papon est le compilateur du Recueil
d'arrests notables des cours souveraines de France (Paris, 1565). Je cite sans
embage le passage du livre Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne par Judith
C. Brown qui reprend elle-même Jean Papon et l'article de L. Crompton, "The Myth of Lesbian Impunity : Capital Laws from 1270 to 1791" du Journal
of Homosexuality, 6, automne-hiver 1980-1981, pp.11-25. Sous la rubrique "De luxure
abominable", et flanqué de la sentence marginale "Femme luxuriant
avec une autre femme doit mourir", Jean Papon cite l'unique cas de deux
amies qui l'ont échappé belle en 1533, grâce à l'insuffisance des témoins à
charge :
« Deux femmes se corrompans l'une l'autre ensemble sans masle, sont punissable à la mort : & est ce delict bougrerie, & contre nature, L. foedissimam. in princip. Selon l'une des lectures d'Accurse. C. de aldulter. Cyn. Tient ceste interpretation, dit qu'il se trouve femmes tant abominables, qu'elles suyvent de chaleur autres femmes, tout ainsi ou plus, que l'homme la femme. Et de ce furent accusées Françoise de l'Estage, & Catherine de la Maniere. Contre elles y eut tesmoins ; mais pour autant qu'ils estoient valablement rapprochez, l'on ne peut [put] sur leur deposition les condamner à mort. Et seulement pour la gravité du delict furent prinses les depositions pour indices, & sur ce lesdites femmes condamnees à la question par le Seneschal des Landes, & par arrest depuis eslargies. »
" Sapho surnommée Lesbia, du lieu de sa naissance, (sçavoir de l'Isle de
Lesbos, dicte de Methelin, située en l'Archipelague, & usurpée par les
Turcs sur les Venitiens depuis cinquante ans) est l'une des premières qui à
praticqué cette science, & par moyen acquis en ses jours si loüable renom,
que les Romains erigerent en memoire d'elle une statuë de Porphire richement
ouvrée. Strabon mesmes faict tel cas d'elle, qu'il tient qu'il n'y a femme qui
luy puisse estre parangonnée pour le faict de la Poësie, ce qu'Eustathius a
aussi approuvé en ses commentaires de Dionysius. Et de faict bien peu de sortes
de carmes se trouveront, où elle n'ait esté fort excellente. Cela m'a induict à
representer son pourtraict, que j'ay tiré d'une Medale antique par moy apportée
de la mesme Isle : la pareille de laquelle fut donnée avec plusieurs autres, au
Baron de la Garde, lors Ambassadeur pour le Roy de France en Constantinople,
par le premier Medecin de Sultan Soliman. Elle estoit fort experte en la
composition des vers Lyriques : ce qu'elle a demonstré en plusieurs Epigrammes,
Elegies, & plusieurs autres livres, la plus-part desquelz ont esté
traduictz de Grec en Latin : & les autres ont esté perduz par la negligence
de noz ancestres, ou bien par la destruction tant des citez & villes
d'Italie, que de l'Isle Lesbienne. Elle inventa aussi une sorte de vers, qu'on
appelle Sapphiques, à cause de son nom.
[…]
Compaignes de Sappho.
Ce qui a donné couleur à cette supposition, est qu'on lit qu'elle eut
pour amyes & compaignes quelques femmes, à sçavoir Anagore, Milesienne,
Gongyle de Colophon, Eunique de Salamis, Erymne & plusieurs autres: mais
qui voudroit de là tirer quelque presumption du crime detestable à elle imposé,
faudroit par mesme moyen confesser que l'autre Sappho, qui avoit aussi bien des
compaignes que nostre Lesbienne, seroit coulpable d'une telle & si
execrable abomination, & generalement toutes les femmes qui se trouvent en
bandes & compaignies. C'est doncques faire tort à nostre Sappho, ainsi la
calanger mal à propos, sans deuë & legitime occasion, puis que le divin
philosophe Platon a eu en singuliere admiration tant la dexterité &
vivacité d'esprit, dont elle estoit doüe, que la profonde sagesse, qui la
faisoit resplendir tant par dessus le reste des femmes que des hommes, quelques
habiles qu'ilz fussent."
Thévet André : les vrais pourtraits et vies des hommes illustres grecs, latins et payens, recueilliz de leurs tableaux, livres, médales antiques et modernes A Paris par la veuve I. Keruert et Guillaume Chaudiere Rue St Jacques 1584 Avec privilèges du Roy, Réf B.N.F. Microfilm M-16932.
Illustrations: 1) Persée délivrant Andromède, par G. Vasari (regarder le détail en bas à droite); 2) Jupiter déguisé en Diane et Callisto, par Bernard Palissy; 3) Jupiter déguisé en Diane et Callisto, par B. Veli; 4) Jupiter déguisé en Callisto, par Milan, d'après Primatice; 5) Deux femmes s'embrassant, par P. Liberi; 6) Sappho, par Pollaiolo.
Lire également le dossier spécial Callisto publié sur Complicités féminines.
Pour en savoir plus, consulter également L'Homosexualité dans l'imaginaire de la Renaissance, par Guy Poirier.
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